Le Gentleman sans logis

Je suis assis sur le trottoir, le dos appuyé
Sur le mur gris d’un hôtel particulier.
J’ai encore un air convenu, correctement vêtu,
Coiffé, rasé, il y a peu que je suis dans la rue.
A deux pas s’élèvent les tours de la Défense en verre,
Et moi, que fais-je là, assis par terre ?
Au petit matin, un essaim d’hommes de noir vêtus,
Sacoches suspendues se ruent dans la rue
A l’assaut de ces véritables termitières humaines
Où s’agitent les neurones de l’espèce humaine.
Ces pantins articulés, perdus dans leurs pensées
Ou à l’écoute de l’actualité par casques interposés
Passent devant moi sans jeter un regard
Et moi, figé, je les suis d’un regard hagard.
De temps en temps, quelque menue monnaie est déposée,
Alors avec espoir je me plais à penser
Qu’avec cela je pourrai peut-être manger.
C’est à ce moment-là que tu es venue à passer,
Allure dégagée, sur tes talons perchée.
Tu m’as vu, nos regards se sont croisés.
Dans ta poche, nerveusement tu as fouillé
Et quelques pièces jaunes tu as trouvées.
Réalisant qu’avec cela je ne pourrai survivre,
De ton sac tu as sorti une bourse avec le sourire.
Te baissant, dans ma main que tu as longuement serrée,
Un billet, gentiment, tu as déposé.
Pourquoi, comment es-tu arrivé ici ?
Mon front s’est baissé, ma gorge s’est nouée, mes yeux ont rougi
D’un effort surhumain, la tête j’ai relevée.
Dans ses yeux bleus je l’ai regardée
Et brièvement lui ai expliqué :
Une spirale infernale m’a happé,
Licenciement, divorce, perte du toit, maladie …
Voilà comment en peu de temps je me trouve démuni,
Obligé de mendier, de quémander, de supplier,
Pour résister à la tentation de me supprimer.
J’ai vu alors ton visage s’attrister, une larme rouler.
Avec beaucoup d’efforts, ton émoi tu as su cacher.
En quelques mots tu as su réchauffer mon cœur
Et m’apporter un moment de bonheur
Dans cet océan de misère où l’individualisme exacerbé
Ferme les yeux à ceux qui pensent que cela ne peut leur arriver
Alors qu’ils sont peut-être à la veille de basculer
Dans ce monde de l’indigence, de la dépendance,
Où tout avenir serein, tout projet, toute espérance
Paraît si difficile à obtenir, des deux mains à saisir,
Que désespérés, ces naufragés de la vie préfèrent mourir.

Le Scribouilleur ce 6 décembre 2017

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